Festival de Sanremo : histoire et secrets du concours mythique
Le festival de Sanremo, plus grand concours de chanson italienne, fascine le monde depuis 1951. Retour sur son histoire, ses légendes et son influence.
Chaque année, au cœur de l'hiver, une petite station balnéaire de la Riviera ligure devient la capitale musicale de l'Italie. Pendant cinq soirées, le Festival della canzone italiana, plus connu sous le nom de festival de Sanremo, mobilise des millions de téléspectateurs et domine les conversations d'un pays tout entier. Bien plus qu'un simple concours de chansons, cette institution culturelle, qui a fêté sa 76e édition en février 2026, reflète les évolutions de la société italienne depuis l'après-guerre. Elle a aussi donné naissance, indirectement, à la plus grande compétition musicale du continent :
l'Eurovision.
Des origines modestes dans l'Italie d'après-guerre
L'idée du festival germe à la fin des années 1940, dans un pays en pleine reconstruction. Pier Bussetti, administrateur du casino de Sanremo, cherche un moyen d'attirer les visiteurs durant la morte-saison hivernale. En collaboration avec Giulio Razzi, chef d'orchestre de la Rai, et Angelo Nizza, animateur radio, il imagine un concours consacré à la chanson inédite. Le règlement est rédigé, et le Festival della canzone italiana voit officiellement le jour.
La première édition se tient les 29, 30 et 31 janvier 1951, dans la salle de bal du casino. L'événement est modeste : trois interprètes seulement — Nilla Pizzi, Achille Togliani et le Duo Fasano — se relaient pour défendre vingt titres en compétition. Le public, attablé dans un décor de casino, bavarde parfois sans prêter attention à la musique. Pourtant, la chanson victorieuse, Grazie dei fiori, interprétée par Nilla Pizzi, capte l'air du temps. Dans une Italie meurtrie qui aspire à la légèreté, cette mélodie tendre incarne l'espoir de jours meilleurs. La manifestation n'est alors diffusée qu'à la radio, sur la station Rete Rossa de la Rai.
L'arrivée de la télévision et la naissance d'un phénomène national
Le tournant survient en 1955, lorsque la finale est retransmise pour la première fois à la télévision publique italienne. À une époque où les postes de télévision restent rares dans les foyers, les Italiens se rassemblent dans les bars et les cercles pour suivre le spectacle. Le festival devient un rendez-vous collectif, un rituel partagé par toutes les générations et toutes les classes sociales.
Trois ans plus tard, en 1958, un moment fondateur bouleverse le paysage musical mondial. Un auteur-compositeur encore méconnu du sud de l'Italie, Domenico Modugno, monte sur la scène du casino et interprète Nel blu dipinto di blu, que le monde entier connaîtra bientôt sous le titre Volare. Rompant avec le style statique qui dominait jusqu'alors le festival, Modugno chante les bras ouverts, avec une intensité émotionnelle qui électrise la salle. La chanson remporte le concours et entame une ascension internationale fulgurante, atteignant la première place des classements américains et décrochant les tout premiers Grammy Awards de l'histoire dans les catégories disque de l'année et chanson de l'année.
Ce triomphe fait prendre conscience aux organisateurs du potentiel planétaire du festival. Dès le début des années 1960, les soirées sont diffusées en Eurovision et retransmises à la radio à travers l'Europe. Sanremo n'est plus un événement local : c'est une vitrine de la chanson italienne ouverte sur le monde.
Le festival de Sanremo, berceau de l'Eurovision
Le lien entre Sanremo et le Concours Eurovision de la chanson est souvent méconnu du grand public, mais il est pourtant fondamental. C'est en assistant au festival italien qu'un responsable de l'Union européenne de radio-télévision a conçu l'idée d'un concours musical paneuropéen. L'Eurovision naît ainsi en 1956, directement inspirée par le modèle sanrémasque.
Depuis 2015, le lauréat du festival se voit systématiquement proposer de représenter l'Italie à l'Eurovision. Ce droit de préemption n'est toutefois pas une obligation : le vainqueur peut décliner, auquel cas la Rai sollicite les artistes suivants du classement. Cette passerelle a produit quelques-uns des plus grands moments de l'Eurovision récente, à commencer par le triomphe de Måneskin en 2021 avec Zitti e buoni, qui a propulsé le groupe romain vers une carrière internationale avec plus de six milliards de streams cumulés sur les plateformes.
Les chansons qui ont marqué l'histoire
Au fil de ses 76 éditions, le festival de Sanremo a engendré un répertoire impressionnant de tubes devenus des classiques intemporels. Certains ont franchi toutes les frontières linguistiques et culturelles, portés par des mélodies imparables et des interprétations mémorables.
Outre Volare, la scène de l'Ariston a vu éclore Sarà perché ti amo de Ricchi e Poveri (1981), Felicità d'Al Bano et Romina Power (1982) ou encore L'italiano de Toto Cutugno (1983), autant de titres devenus des hymnes populaires bien au-delà de la péninsule. En 1965, Io che non vivo senza te de Pino Donaggio a été repris par Dusty Springfield puis Elvis Presley sous le titre You Don't Have to Say You Love Me, devenant un succès planétaire.
Le festival a également servi de tremplin à des carrières considérables. Laura Pausini y a fait ses débuts en 1993 en remportant la catégorie Jeunes avec La solitudine, avant de devenir l'une des artistes italiennes les plus vendues au monde, avec plus de 70 millions de disques écoulés. Andrea Bocelli y a présenté Con te partirò en 1995, un titre qui n'a terminé qu'à la quatrième place mais qui est devenu l'un des singles les plus vendus de tous les temps. Eros Ramazzotti, Giorgia, Tiziano Ferro : la liste des artistes révélés ou consacrés par Sanremo est vertigineuse.
Le paradoxe des vaincus glorieux
Une particularité bien connue du festival tient aux succès parfois plus retentissants des perdants que des vainqueurs. Con te partirò de Bocelli, Felicità d'Al Bano et Romina Power ou L'italiano de Cutugno n'ont jamais remporté le concours. Ce paradoxe est devenu un sujet d'amusement récurrent dans le milieu musical italien, au point de constituer presque un gage de succès commercial : ne pas gagner Sanremo serait, selon la légende, le meilleur ticket pour la postérité.
Le théâtre Ariston, sanctuaire de la chanson italienne
De 1951 à 1976, le festival se tient dans les salons du casino de Sanremo. En 1977, il migre vers le théâtre Ariston, une salle de taille modeste située sur la Via Matteotti, artère principale de la ville. Seule exception : l'édition 1990, organisée au Palafiori, une structure temporaire installée dans le marché aux fleurs local, pour marquer le 40e anniversaire de la manifestation.
L'Ariston, avec ses quelque 1 700 places, offre une atmosphère intimiste qui contraste avec la démesure de l'événement télévisuel qu'il abrite. Malgré des discussions récurrentes sur une éventuelle délocalisation pour des raisons logistiques et financières, le festival reste attaché à Sanremo au moins jusqu'en 2029, selon les accords conclus entre la municipalité et la Rai. La ville, surnommée la « Cité des Fleurs et des Chansons », tire une fierté immense de cet ancrage.
Un miroir de la société italienne
Au-delà de la musique, le festival de Sanremo constitue un baromètre social et politique de l'Italie contemporaine. Les polémiques qui jalonnent son histoire en témoignent. En 1967, l'événement est endeuillé par la mort du chanteur Luigi Tenco, compagnon de Dalida, retrouvé sans vie quelques heures après son élimination du concours. Ce drame marque durablement la mémoire collective italienne et confère au festival une gravité inattendue.
Au fil des décennies, la scène de l'Ariston a reflété les tensions et les avancées de la société transalpine : débats sur l'inclusivité, prises de position politiques plus ou moins assumées des artistes, controverses médiatiques. L'édition 2026, présentée par Carlo Conti aux côtés de Laura Pausini, a ainsi été traversée par des échos du référendum sur la réforme de la justice, même si le directeur artistique a veillé à maintenir la musique au centre du spectacle.
Un renouveau spectaculaire depuis les années 2010
Le festival a traversé une période de déclin dans les années 2000, peinant à capter l'attention d'un public jeune qui le jugeait dépassé. Le retour de l'Italie à l'Eurovision en 2011, après quatorze ans d'absence, a amorcé un regain d'intérêt. Le mandat d'Amadeus comme directeur artistique (2020-2024) a achevé de transformer le festival en un événement transgénérationnel, mêlant artistes confirmés et nouvelles figures de la scène urbaine et pop.
Le phénomène Fantasanremo, un jeu de fantasy inspiré du football, a amplifié cette dynamique en rendant le festival interactif sur les réseaux sociaux. Les spectateurs composent des équipes virtuelles d'artistes et engrangent des points en fonction des performances, des classements et des tenues portées sur scène. Ce mécanisme ludique a contribué à rajeunir considérablement l'audience.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2024, le festival a atteint 66 % de parts d'audience et généré environ 60 millions d'euros de recettes publicitaires pour la Rai. La finale de l'édition 2026 a rassemblé plus de onze millions de téléspectateurs, avec près de 69 % de parts de marché, confirmant le statut de Sanremo comme programme le plus regardé de la télévision publique italienne.
L'édition 2026 : Sal Da Vinci sur le toit de l'Italie
La 76e édition, qui s'est tenue du 24 au 28 février 2026 au théâtre Ariston, a sacré l'auteur-compositeur-interprète napolitain
Sal Da Vinci grâce à son titre
Per sempre sì, une ballade d'amour célébrant le mariage. La victoire s'est jouée dans un mouchoir de poche : à peine 0,29 % de marge le séparait de
Sayf, deuxième, tandis que Ditonellapiaga, troisième, a été récompensée par le prix de la meilleure composition musicale pour Che fastidio!.
« Je dédie ma victoire à Naples, ma ville, et à ma famille. »
Sal Da Vinci a prononcé ces mots en recevant le Lion d'or des mains du maire Alessandro Mager. De son vrai nom Salvatore Michael Sorrentino, né à New York et âgé de 56 ans, l'artiste signait son retour à l'Ariston après dix-sept ans d'absence et une troisième place obtenue en 2009. Il a confirmé qu'il représentera l'Italie au Concours Eurovision de la chanson 2026, prévu à Vienne en mai.
Carlo Conti, qui assurait la direction artistique pour la seconde et dernière année consécutive, a annoncé que le présentateur de télévision Stefano De Martino lui succédera aux commandes de l'édition 2027.
Comment fonctionne le festival de Sanremo
Le format du concours repose sur cinq soirées réparties sur une semaine, généralement fin février. Trente artistes se disputent le titre dans la catégorie principale (Campioni), tandis que de jeunes talents s'affrontent en parallèle dans la section Nuove Proposte, rétablie en 2025 après trois ans de suspension.
Lors des trois premières soirées, chaque candidat interprète son titre original devant un système de vote combinant un jury de la presse (33 %), un jury radio (33 %) et le télévote du public (34 %). La quatrième soirée, consacrée aux reprises, voit les artistes revisiter des classiques en duo avec un invité de leur choix ; elle n'entre pas dans le calcul du classement final. La cinquième et dernière soirée constitue la finale : après une ultime interprétation de tous les concurrents, les cinq mieux classés accèdent à une super-finale où un dernier vote désigne le vainqueur.
Le lauréat obtient alors le droit de représenter l'Italie à l'Eurovision, qu'il est libre d'accepter ou de refuser. Ce mécanisme distingue Sanremo du Melodifestivalen suédois ou d'autres sélections nationales où le concours sert exclusivement à choisir le représentant. Le festival reste avant tout un événement culturel italien, dont la dimension eurovisionesque n'est qu'une prolongation.
Sanremo, un patrimoine vivant
Soixante-quinze ans après la voix de Nilla Pizzi résonnant dans la salle de bal du casino, le festival de Sanremo demeure une anomalie magnifique dans le paysage médiatique contemporain. À l'heure des formats courts et de la consommation musicale fragmentée, cette compétition de cinq soirées, bâtie sur la chanson originale interprétée en direct, continue de fédérer un pays entier devant son écran.
Son influence dépasse largement les frontières italiennes. En servant de modèle à l'Eurovision, en lançant des carrières internationales et en produisant un répertoire qui traverse les générations, Sanremo s'est imposé comme l'un des rendez-vous musicaux les plus importants d'Europe. Et chaque année, lorsque les projecteurs s'allument sur la scène de l'Ariston, l'Italie tout entière retient son souffle — comme au premier jour.